La folie et le diable
Ses cascades verbales percutent les passants qui, dans leur course droite et molle, sont désaxés par l’imprévisible trajectoire de son corps, heurtés par la hache aiguisée de sa bouche. Mais rien n’abîme plus que la fuite monotone des gens qui consciemment l’ignorent, nonchalamment déviés par ses mots-menhirs affûtés. Elle, les chocs, elle s’en fout, elle les porte dans son sac de couchage. Si on la regardait de près, si on osait s’approcher, on pourrait voir les ruines s’écrouler dans ses yeux, on pourrait voir l’écoulement bleu des débris à la place des veines au creux de ses poignets.
Pièce rouge dans le tambour
J’ai pris des trains et lavé des culottes dans le lavabo de l’hôtel Ibis. J’ai vu le soleil se coucher sur l’Opéra, donnant des airs de viande aux lourdes portes en bois. J’ai eu des rencontres en librairies et au Musée des Beaux-Arts de Nancy. On m’a fait des remarques géniales et posé des questions si gênantes que j’aurais aimé me cacher derrière la couverture orange de mon petit bouquin mais ma frange dépassait du papier. Je me suis demandé de quelle manière signaler la frontière entre la narratrice et moi, et j’ai compris que, dès qu’il y a récit, il y a fiction. Dès que l’on choisit de dire, on ment.
Rue en Pente : la boucle est bouclée
Des gouttes d’eau tiède coulent dans mon cou, plaquent mes boucles brunes contre un carré de peau, à l’endroit le plus fin. Pour les moyennes et les bof occasions, je porte un tee-shirt noir. Une façon malhabile de passer inaperçue, me fondre en simili ténèbres, décor gothique sans intérêt, prétendre à l’élégance du dépouillement, brandir la carte Marie Condo de l’habillement. Ce soir, le coton sombre se glisse dans le pli de mon ventre et se cramponne à mon dos. J’ai chaud.
Mon vétérinaire m’a conseillé un livre
Pour Trois petits chats, j’ai repris le pouvoir sur le récit et me suis battue contre les figures d’autorité. Les poings fermés au niveau des joues, je me suis souvenue mal, j’ai tiré un fil me suis permise j’ai étalé pioché imaginé d’autres réalités rogné grogné tapé dedans puis tronçonné. J’ai choisi de dire. Et surtout de ne pas dire. J’ai choisi quoi quand et comment l’écrire. Sans m’en rendre compte, j’ai tout dirigé.
Éclipse Biarritz
Je voudrais pouvoir, de temps à autre, régulièrement, m’éclipser comme le fera le soleil le 12 août prochain, avoir la possibilité de ne plus être perceptible à la vue, souffler un peu, cracher si je veux, crier aussi, et faire tout ça à l’abri et à l’abri des regards. Faire tout ça pour voir. Pouvoir pour voir. Disparaître pour voir, sans avoir à creuser un trou. Me cacher pour voir, sans qu’on ait à me chercher. Pour voir, comme on lance un défi, vas-y pour voir, comme la menace d’un jeu. Et, littéralement, pour voir, pour voir mieux.
Encyclopédée
Dans la rue, un jeune garçon parle d’un Condensé de gens. Son père lui répond, On ne dit pas un Condensé, on dit plutôt un groupe de gens. Le père emploie des termes précis, explique pourquoi on ne dit pas cela. Moi, je trouve que le garçon a raison. Un condensé de gens, on comprend ; ça s’agglutine, c’est proche, c’est ensemble, ça contient beaucoup.
Trois petits chats
C’est une histoire que je porte depuis longtemps, une histoire qui provient des résidus de ma mémoire, c’est un texte intranquille qui crie un langage de résistance et dont les coutures suintent la rage de l’enfance. Trois petits chats paraîtra le 26 août 2026 aux éditions Bayard dans la collection Littérature Intérieure.
Objet de mail : manuscrit premier roman
Il y a quasiment un an, le 7 mai 2025, j’assistais à une rencontre littéraire précédée d’un atelier d’écriture à la Librairie de la rue en pente à Bayonne. Je n’avais jamais fait ça, participer de mon plein gré à un atelier. Sauvage et inadaptée au groupe, j’ai tendance à éviter les rassemblements où, possiblement, on attend quelque chose de moi. Pourtant ce jour-là, je me suis autorisée.
Trop petite pour porter un nom
Angèle rêve d’un petit oiseau qui contient dans le creux de la main. On lui demande quel nom elle compte donner à cette cacahuète à plumes. Elle répond, Aucun. Elle dit que l’oiseau est trop petit pour porter un nom. Pendant ce temps, je mitraille des lapins. Je les bute à bout portant. Certaines personnes tiennent à la précision, d’autres, moins. J’appartiens à la seconde catégorie.
I’m the most dangerous
La douceur n’est pas le langage des faibles, elle est la pâte battue par un poignet cassé, elle est le vêtement raide ramolli par la force des jours passés à le porter, elle est la pierre coupante polie par l’érosion, elle est la lourde pression exercée par l’eau le feu le vent, elle est le monde qui plie qui passe et pousse. Alors, dans mon blouson au col flasque de simili voyoute, demain, je serai plus dangereuse si je suis la plus douce.
La fête, une zone à défendre ?
Je vois partout la haine déchaînée, déclenchée, libérée de ses fers, elle vole gicle dégueule en roue libre dans les bouches les plus propres, des grottes remplies de menhirs qui brillent dans des lunettes aviateur. Elle glisse sur des palais qui portent bien leur nom, châteaux viriles où s’accrochent des langues grattées à l’éponge pour faire passer la honte. Dans leur caverne de blancs bourgeois, de journaleux frileux, la haine sort en geyser comme si elle s’était contenue trop longtemps.
Mes lavandes sont partout
Je voudrais pouvoir m’asseoir sur un fauteuil en cuir pendant des années. Je voudrais regarder les gens, observer tout ce cirque depuis le coin d’une pièce, pas trop loin mais pas dedans, jamais dedans, dedans c’est trop près, bouillonnant. Je me brûle me coupe m’arrache des morceaux entiers de peau lorsque je frôle le monde, et je n’aime pas ça. Quand je me rapproche, je me cogne systématiquement.
Virgules entre deux oreilles
Dans l’oreille gauche, je vois se former l’initiale majuscule, timide début de phrase avant le grand enchaînement. Ce sont des mots informes entrecoupés de virgules, un tout moche et infirme qui défile sous mes yeux. Lorsque cela m’arrive, je n’arrête pas les verbes, je les vois dégueuler en parchemin débile jusqu’au point terminal qui gît dans l’oreille droite, qui ne boucle plus rien, une clé qui ferme mal.
Étude de lettres
J’ai fait des études de lettres, ce qui littéralement veut dire ce que ça veut dire. J’ai examiné de petites lettres, des consonnes et des voyelles qui articulent des mots, des mots qui composent des phrases, des phrases qui, couchées les unes sur les autres, hissent des pages en guise d’architecture cagneuse de bouquins. J’ai étudié des lettres, donc des bouquins, avec la réticence juvénile et l’insolence bien peu singulière qui refuse tout d’emblée dès lors que c’est à elle imposé.
La santé mentale dans le sport et le surf
On a des tâches invisibles, des tâches rondes partout sur le corps, des tâches sur le visage, des tâches difformes sur les joues, des tâches qui coulent de nos yeux jusqu’au menton jusqu’aux genoux, des tâches qui font tâche mais que personne ne voit, personne ne remarque les tâches sur nos bras.
Board Culture Exposure
Ravie d’être invitée à discuter de « l’empreinte féminine dans la board culture » lors du festival Board Culture Exposure à Biarritz. Avant moi, de nombreuses femmes ont laissé d’épaisses pattes d’ourses dans le sable et, dans ma vie, l’une d’elles est emblématique. Hélène Chabeaud, dite Tata, l’astéroïde du sourire dont on compte mal tous les talents mais, sous ses yeux en arcades et son teint de navigatrice, on piste la bienveillance ; à toi et à ta pléiade de nuages creux.
Surf Session Magazine : un violent désir de bonheur
Il m’a fallu m’accompagner de la littérature pour décortiquer l’époque que nous vivons, m’aider de la justesse des écrivaines, de l’imagination de réalisatrices féministes et d’analyses de philosophes lesbiennes afin de mieux comprendre ces vies marginalisées dans le monde du surf : les surfeureuses queer.
Ce soir j’irai chanter
Ce soir, en rentrant manger, j’irai chanter, dit mamie. Elle dit cette phrase à la fin d’aucune autre, elle la jette dans son jeu de cartes au milieu de nos silences, sans relever les yeux. Elle dit cela parce qu’elle est heureuse, il me semble, heureuse à ce moment-là. Heureuse est un bien grand mot pour une vieille dame mais le bonheur pique parfois dans une décharge de chaleur, comme une guêpe qui se sentirait menacée.
Il y a cette idée que
Il y a cette idée que les choses deviennent réelles quand elles sont dites aux autres, quand on les sent prendre forme entre nos dents, quand on les voit s’édifier à l’intérieur du petit espace néanmoins infini devant nos lèvres. Tout à coup, puisque nos pensées flottent en origami vicieux à la face de nos interlocuteurs, il y a cette idée qu’elles existeraient enfin.
Plus ça va, plus ça va
Pour cette 5ème édition du podcast Disco Queen avec Dia Radio, sur le Queen Classic Surf Festival , on parlera “Surf et musique : l’histoire d’une hybridation sub-cultuelle” avec Feu Magazine et “Santé mentale dans le sport et le surf : prise de conscience collective, déstigmatisation et métamorphose” avec Juliette Lacôme, Manue Lataste et Ornella Magris.