Virgules entre deux oreilles

Dans l’oreille gauche, je vois se former l’initiale majuscule, timide début de phrase avant le grand enchaînement. Ce sont des mots informes entrecoupés de virgules, un tout moche et infirme qui défile sous mes yeux. Lorsque cela m’arrive, je n’arrête pas les verbes, je les vois dégueuler en parchemin débile jusqu’au point terminal qui gît dans l’oreille droite, qui ne boucle plus rien, une clé qui ferme mal.

Une table d’écriture contre le mur du front, j’écris sur des moments sur mamie sur maman sur le pote qui me manque sur la vieille adorable qui commande Sarko. En vitrine fracturée, des pages noires dans la gueule, j’ai le dehors néant. Coloc avec le vide, un trou en forme de bosse, un kyste mastodonte, je voudrais éclater le vécu en abcès. Mes empreintes sur ses flancs, je voudrais le voir gicler, l’aspirer de l’intérieur, façon mouche-bébé. J’irais lécher son jus, récupérer sa merde à mon texte pourri, ma routine au carré j’en ferais des analyses, des blagues des confitures et des bonbons-surprises.

Sans entaille, sans coupure, j’inciserais chaque jour ; les sorties littéraires le froid dans les chevilles en vélo le matin les gros titres qui me hantent Instagram qui me plante un couteau sous la gorge si je ne réponds rien. Écrire, c’est vivre deux fois, ou c’est seulement donner aux autres que soi l’occasion de nous dire si l’on vit pour de vrai.

J’ai la vie en grosseur, j’ai la tumeur à vif au bord du jaillissement, un truc qui tremble, s’agite sous ma peau engourdie, j’ai le geyser qui grimpe, qui grouille et qui bourdonne, bombardier sous la chair, margarine pour les pauvres. Peut-être qu’en tâtant les grumeaux de ma vie, j’en comprendrais le goût la texture et le sens, je percerais à jour sa future maladie mais, pour le moment, les éléments flottants de ces dernières semaines ne sont écrits nulle part, jamais répertoriés, des chevrotines noyées.

Tandis que je désespère à commenter mes jours, Angèle regarde les pins et dit : “J’adore la forêt mais les gens qui en parlent, ça me saoule un peu.“

Alors je me tais et j’accumule des virgules entre mes deux oreilles.

Elisa Routa

Journaliste et écrivaine, Elisa Routa publie depuis plus de 12 ans ses portraits, essais et récits d'aventures dans des magazines francophones et internationaux. Elle sort son premier recueil de chroniques en 2020 aux éditions Tellement. 

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