Mes lavandes sont partout
Je voudrais pouvoir m’asseoir sur un fauteuil en cuir pendant des années. Je voudrais regarder les gens, observer tout ce cirque depuis le coin d’une pièce, pas trop loin mais pas dedans, jamais dedans, dedans c’est trop près, bouillonnant. Je me brûle me coupe m’arrache des morceaux entiers de peau lorsque je frôle le monde, et je n’aime pas ça. Quand je me rapproche, je me cogne systématiquement. Vite, des godasses piétinent les miennes, des mains charnues broient les plus petits de mes os, je me fais déplacer brusquement par des épaules en béton, ensevelir noyer par des gorges éloquentes, et parfois je saigne, et quand je saigne, je m’en veux. Alors je me mets en colère.
Je n’aime pas avoir mal, je le fais parfois mais je n’aime pas, je n’aime pas m’égratigner la chair ou me casser une jambe. Je n’aime pas me couper, un ongle ou la langue, je n’aime pas sentir les pulsations au bout du doigt, je n’aime aucune blessure, je les trouve inutiles, prétentieuses et bavardes, et, quoi qu’on en dise, les chagrins et les entailles se la jouent un peu trop, ils n’aident en rien, ni à la créativité ni à comprendre la vie ni à se connaître davantage. J’ai un penchant pour la ronde tristesse mais souvent, personne n’est convié, aucune godasse coupable, juste la nausée, un profond désarroi, une beigne douloureuse qui ne regarde que moi. Celle-ci, je lui roule des pelles en lui crachant dans les gencives tellement je l’aime, je lui enfonce un clou en plein milieu de la bosse pour l’obliger à rester.
À cette période de l’année, en franches accolades, je me vautre contre mes spectres, le corps tout-à-fait nu, des fissures plein l’aorte. La tête contre l’oreiller, une noirceur dans l’oeil, j’ai le discours muet d’une grise mélancolie. C’est un joli oreiller dont quelques fleurs lavandes ponctuent le tissu. Symétriques et délicates, elles forment un motif provençal qui me renvoie au terrain de mon enfance, aux champs d’oliviers et aux cahutes de melons à l’entrée du village. C’était il y a longtemps puisque, l’autre jour, j’ai fêté mes 41 ans.
Pourtant mes lavandes sont partout, dans le miroir de la salle de bain, mes sweats à capuche et mes joggings à pressions, elles étaient là cette nuit quand je n’ai pas rêvé, elles étaient là dans la grande nuit la longue nuit du réveillon de Noël, elles sont encore là quand ce type écrit à propos de l’enfance, « Parce que dans le noir, quand on avait peur, on avait peur au max, comme si on était déjà mort, alors on pensait à être et pas être, sans même le savoir. Sans même savoir ce qui fait le plus peur, être ou pas être. »
L’enfance ne me quitte jamais, elle persiste elle imprègne incite insiste coagule et baigne dans tout, comme quand ce type continue à écrire, « J'avais entendu quelqu'un dire que l'enfant qui sent durer la nuit fait une expérience de l'horreur. D'ailleurs on éteint vite les questions des enfants qui n'arrivent pas à dormir. Les questions dans le noir dont naissent les histoires. Quand il n'y a rien que de l'être, juste son être dans l'être du noir, et que cela fait très peur. »
Ce n’était pas beau, ce n’était pas merveilleux, c’était simplement mon enfance, une enfance qui n’est jamais vraiment loin, qui n’est loin que pour les autres, que pour ceux et celles qui ne sont pas moi. J’ai eu 41 ans et, quand, des fleurs violettes sous la nuque, je pense à ce que je suis et ce que je n’ai pas été, j’ai la pupille charbon mais je dors assez bien.
(Extrait Paul Kawczak, Le Bonheur)