Trop petite pour porter un nom
Angèle rêve d’un petit oiseau qui contient dans le creux de la main. On lui demande quel nom elle compte donner à cette cacahuète à plumes. Elle répond, Aucun. Elle dit que l’oiseau est trop petit pour porter un nom. Pendant ce temps, je mitraille des lapins. Je les bute à bout portant. Ils me regardent, me poursuivent, me suppliant de les achever. Je lis que chez certains chimpanzés des chercheurs ont observé un étonnant comportement : ils s’insèrent des brins d’herbe dans le derrière. Ces agissements cocasses ont inspiré d’autres membres du groupe qui ont fini par l’imiter. Plusieurs chimpanzés se promènent désormais avec des touffes végétales dans le cul, sans raison, par effet de « mode ». Je pense aux slims et aux doudounes sans manches puis à une phrase entendue sur un plateau télé au sujet de la Gauche. Un intellectuel fait la distinction, L’union fait la force ou la force fait l’union ? Intéressant, au sujet de la Gauche et au sujet du monde en général. En revanche, ce qui n’est pas général et ne se rapporte pas à un ensemble d’individus, c’est cette dame qui, l’autre jour au centre commercial, mesurait des boîtes Tupperware avec un mètre de couturière. Je me suis demandée si elle connaissait le grammage exact de sa salade de riz ou si elle souhaitait adapter la boîte à la largeur de son placard. Certaines personnes tiennent à la précision, d’autres, moins. J’appartiens à la seconde catégorie. Il m’arrive de raconter une histoire sans connaître le début ni la fin. L’histoire me semble suffisamment bonne pour la partager. Je m’attache alors à être catégorique dans les mots mais fragile dans les faits.
En 1980, Marguerite Duras raconte qu’un jour elle rencontre une femme qui ne croit pas qu’elle est Marguerite Duras. L’écrivaine tient à lui montrer sa carte d’identité mais la femme, quasiment aveugle, dit, Comment vous pouvez me prouver que vous êtes Marguerite Duras ? Déconcertant. Je serais tout à fait incapable de garantir aux autres que je suis moi. Le doute façonne toutes mes bouches et si demain, je devais justifier de mon identité, je serais la première à douter. Je parviendrais à la conclusion que je suis trop petite pour porter un nom.