Objet de mail : manuscrit premier roman
Il y a quasiment un an, le 7 mai 2025, j’assistais à une rencontre littéraire précédée d’un atelier d’écriture à la Librairie de la rue en pente à Bayonne. Je n’avais jamais fait ça, participer de mon plein gré à un atelier. Sauvage et inadaptée au groupe, j’ai tendance à éviter les rassemblements où, possiblement, on attend quelque chose de moi. Grâce au phénomène de la fuite et de l’absence répétée, je n’attends qu’une chose du monde, que l’on ne m’invite plus aux soirées. Pourtant ce jour-là, suite aux increvables incitations d’Angèle*, je me suis autorisée.
Assise avec élégance sur une chaise pliante au fond de la librairie, la poétesse Rim Battal égrainait des consignes d’écriture à une petite assemblée qui semblait plus rompue que moi à l’exercice. Au bout d’une heure, l’écrivaine nous a invités à lire le texte qu’on avait pondu. J’ai donc lu quelques lignes avec l’impression de déposer un œuf mollet informe sur le joli tapis au milieu de la pièce ; imparfait, dégoulinant et impudique. À la fin de l’échange, une fille est venue me voir, ses yeux clairs dans mes amandes, elle a dit, J’ai beaucoup aimé ce que tu as écrit, T’es qui ? Tu fais quoi dans la vie ?
Journalisme sur pause, je bossais alors à mi-temps en tant que préparatrice de commande au Drive près de chez moi, façon de gagner du temps, de perdre des points de vie et de bénéficier d’un mauvais salaire fixe afin de terminer l’écriture de mon premier roman. Le matin, j’écrivais à la table de mon salon, mettant ma tête à l’épreuve du doute et de la certitude d’être nulle à chier. L’après-midi, je m’épuisais au hangar, mettant mon corps à l’épreuve de la tôle avec l’identique conviction d’être nulle à chier. Dans cette librairie ce soir-là, je venais tout juste de coucher le point final à cinq années d’écriture. La fille m’a demandé si je pouvais lui envoyer ce manuscrit. Le soir-même, c’était fait. Objet du mail : premier roman. Cette fille, c’était Victoire Le Mat. Quelques jours plus tard, je recevais sa réponse :
J’ai transmis ton manuscrit à l’éditrice de Rim, elle reviendra très prochainement vers toi. J’ai commencé la lecture, et je trouve ça très fort. Bravo ! Belle journée
Aujourd’hui, un an après, je suis en mesure d’annoncer, de façon officielle, sauvage et inadaptée, que ce même manuscrit, mon premier roman, l’œuf dur de ces cinq années, va être publié.
Je ne sais pas qui remercier pour l’alignement des planètes mais le scénario est, si ce n’est miraculeux, en tout cas trop fou et insolite pour ne pas enfin le partager. Je pense à cette phrase, notée dans un carnet en 2020 aux prémices de mon travail de recherches, et désormais apprise par coeur, On ne devrait écrire des livres que pour y dire des choses qu'on n'oserait confier à personne**. C’est désormais chose faite, et imprimée. J’ajouterais aussi que, plus que jamais, le réel a besoin de la littérature pour redevenir vrai.
Je vous en dis plus (très) bientôt.
*je t’aime
**Emil Cioran, De l'inconvénient d'être né (1973)