I’m the most dangerous

Mon blouson en cuir est rongé au niveau du col, mordu sur quelques centimètres. Sous le tissu épais, une fine fibre molletonnée sert de douceur à ce vêtement de simili voyoute. Je cache l’entaille béante sous mes longs cheveux bruns mais la douceur est désormais à la vue de toutes.

Je vois la douceur, ils elles voient la douceur, hier au concert, les gens ont peut-être remarqué, sous la déchirure, l’existence de la douceur. Je frôle la douceur, du bout des doigts je tire, je fais sortir la douceur pâle du cuir sale, je tire une courte mèche puis une tresse élancée qui n’en finit pas de s’extraire du boyau de cuir mou. J’arrache au blouson sa chair précaire jusqu’à l’enrouler autour du doigt. Mon index garrotté d’une alliance sans promesse, je caresse ma joue, je scroll mon nez avec ce coton rêche et doux, puis je rase mes lèvres mon menton et mon cou.

La douceur est sortie du col, la douceur est hors de mon blouson, elle est autour de mon doigt devenu blanc, sur mon visage partout. Bientôt elle sera dans la rue, contagieuse, excentrique, la douceur sur ma gueule, fond de teint BB crème, la douceur sous la pluie en gouttes de cire épaisses, la douceur en empreintes grasses sur le comptoir des bars, vitrines de magasins, la douceur sur le tronc ridé des pins, le fauteuil rouge du cinéma, table de jardin, tasse de café, assiette, manche de fourchette, sur le chat sur le chien, sur le cintre du vélo, sur la couverture du livre, sur les pages du livre, sur le trousseau de clés, la douceur sur la boite aux lettres et sur l’enveloppe marron des tracts d’élection. Demain, le coton comprimé autour du doigt, je couvrirai de douceur mon beau bulletin de vote.

La douceur n’est pas le langage des faibles, elle est la pâte battue par un poignet cassé, elle est le vêtement raide ramolli par la force des jours passés à le porter, elle est la pierre coupante polie par l’érosion, elle est la lourde pression exercée par l’eau le feu le vent, elle est le monde qui plie qui passe et pousse. Alors, dans mon blouson au col flasque de simili voyoute, demain, je serai plus dangereuse si je suis la plus douce.

« At my softest, I’m the most dangerous » — Mélissa Laveaux.

Elisa Routa

Journaliste et écrivaine, Elisa Routa publie depuis plus de 12 ans ses portraits, essais et récits d'aventures dans des magazines francophones et internationaux. Elle sort son premier recueil de chroniques en 2020 aux éditions Tellement. 

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