La folie et le diable

Elle n’a pas trente ans mais a le visage gratté à la pioche. Elle porte le jogging plus bas que les filles de son âge, sous les hanches. Son tee-shirt semble éviter de toucher ses épaules mais s’étale, crade et ample, sur ses avant-bras bronzés. Chaque jour, elle reste assise, le briquet entre cinq doigts, le dos contre la vitrine de la librairie. On ne remarque pas quand elle arrive mais on l’entend qui reste là.

Elle a le langage qui jaillit, dépasse et déborde de son lit. Ses mots ont les contours d’une rivière, sa langue est un courant puissant qui prend sa source partout-nulle part. Sans jamais se poser, ses mots inquiets bourdonnent et piquent comme des guêpes affolées. La fille envoie chaque verbe comme on lance une pierre depuis une montagne, elle les jette à l’instinct, elle dit fort, J’en ai rien à foutre de la frise chronologique, sans regarder par-dessus bord, sans se soucier de l’écho que cela peut provoquer, elle dit, Tu sais tout sur tout le monde Monsieur le voyageur, sans mesurer les bonds les rebonds, elle dit, Bouffe ta pastèque, sans compter les ricochets susceptibles de marquer la roche ou heurter le trottoir. Elle décortique chaque syllabe, débite des grands et des gros mots sous une lame dentelée. Quand elle dit, Ça ressemble à ce que ça ressemble jusqu’à ce que tout soit compris, son phrasé me fissure le cerveau, comme ceux sortis d’un bouquin de poésie joliment édité, acheté 24 euros.

Ses cascades verbales percutent les passants qui, dans leur course droite et molle, sont désaxés par l’imprévisible trajectoire de son corps, heurtés par la hache aiguisée de sa bouche. Mais rien n’abîme plus que la fuite monotone des gens qui consciemment l’ignorent, nonchalamment déviés par ses mots-menhirs affûtés. Elle, les chocs, elle s’en fout, elle les porte dans son sac de couchage. Si on la regardait de près, si on osait s’approcher, on pourrait voir les ruines s’écrouler dans ses yeux, on pourrait voir l’écoulement bleu des débris à la place des veines au creux de ses poignets. Elle est faite d’avalanches, cette fille, une succession d’éboulements qui a fini sa glisse devant la librairie. Elle ne se cogne contre aucune épave, ne cache pas ses vertiges, elle s’endort à côté, se réveille à côté.

Dans son jogging ravagé qui est aussi son pyjama, qui est aussi son habit de jour, son vêtement du midi du soir et de la nuit, cette fille n’est pas folle, elle est « un être en crise » (Phoebe Hadjimarkos, Les lieux souterrains) « rongé par une conscience aigüe du monde et par la difficulté d'y agir, voire même d'y exister. »


Tandis que j’entends un homme dire à sa femme « Même si tu le penses, tu le dis pas », je me dis que c’est pile la différence entre la fille et nous ; d’un côté, la vérité de la pensée brute, de l’autre la fabrique malade du discours poli. Alors je relis ce que d’autres disent mieux : « La folie et le diable, avant d’être dans un corps, sont dans les yeux de l’autre. » — @evabottega_ , Le ciel ici déborde. « Quand je lui demande qui est fou, le médecin répond le fou est celui qui se prend la réalité en pleine gueule. La plus petite parcelle de matière fond sur lui comme une météorite en feu, une goutte de pluie est d'acide, une poussière du poison, un coup d'oeil un coup de poignard. Rien ne le protège, tout fait violence. » — Joy Sorman, À la folie.

Elisa Routa

Journaliste et écrivaine, Elisa Routa publie depuis plus de 12 ans ses portraits, essais et récits d'aventures dans des magazines francophones et internationaux. Elle sort son premier recueil de chroniques en 2020 aux éditions Tellement. 

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